La grammaire qui s’entend

Date: 30/03/2018
Heure: 11h00
Lieu: Salle des conseils de l’IC2
Intervenant(s): Daniel Luzzati (LIUM – LST)

 

On peut imaginer de scinder la grammaire en 2 parties, celle qui s’entend et celle qui ne s’entend pas. Ainsi dans les enfants sont fatigants
– on voit trois pluriels, mais on n’en entend qu’un à deux reprises : /le/ + /z/ (la liaison) ;
– à la lecture, on voit que sont est un verbe (à l’opposé de son, qui peut être un nom ou un déterminant), mais à l’oreille /sɔ̃/ est ambivalent, et on ne peut l’entendre qu’au prix d’un raisonnement complexe, en l’occurrence une transformation (les enfants étaient fatigants, où le pluriel ne s’entend pas, ou bien les enfants seront fatigants, où le pluriel s’entend) ;
– enfin, complexité typique du français, l’absence purement visuelle du u dans fatigant/fatiguant, signale pour l’œil que nous avons affaire à un adjectif verbal qui s’accorde en silence et non à un participe présent invariable : les enfants sont fatigants / les enfants fatiguant leurs parents, ceux-ci ont besoin de dormir.

Autres exemples amusants, tirés de ce que la grammaire nomme tournures « interrogatives » ou « impératives » :
– parfois la grammaire qui ne s’entend pas comporte des formes théoriques qu’on n’entend jamais : *où cours-je, *à quoi sers-je ?
– à l’inverse, parfois la grammaire qui s’entend produit des formes qui sont théoriquement proscrites par la grammaire qui ne s’entend pas : va /z/ y, parle /z/ en.

Mon propos est de voir ce que devient la grammaire dès lors qu’on la réduit à celle qui s’entend (et qui pourrait être porteuse d’informations dans un système d’ASR). Pour cet exposé, je vais prendre la perspective casuelle puisque, dans les langues à cas (latin, russe, allemand, etc.), la forme audible du mot indique sa fonction. Le français n’est pas une langue casuelle, certes, sauf en ce qui concerne certains pronoms : dans je lui en parle par exemple, je est une forme sujet, lui une forme COI par à, et en une forme COI par de. Je vais donc développer ce que deviennent ces formes de pronoms casuelles dans l’oral spontané, où on entend aussi souvent /ʒjɑ̃parl/ que /ʒəlɥiɑ̃parl/.

Slides: Luzzati_GrammaireQuiSentend_LIUM